Sous les bombes : les requis du STO témoignent :
Edmond Illes,de Perpignan
Travaillant principalement dans les usines d'armement, les Français requis par le STO ont connu plus que quiconque la réalité des bombardements alliés en Allemagne. Très rares sont ceux qui sont partis de leur plein gré. Certains ont pu rejoindre les maquis, d'autres ont tenté de gagner Londres pour être incorporés dans les Forces françaises libres, d'autres encore, les réfractaires au STO, ont dû vivre dans la clandestinité, traqués par les autorités françaises aux ordres de Vichy. Pour la majorité d'entre eux, ils, ont dû partir, le plus souvent encadrés par la gendarmerie française. S'il en est qui ont bénéficié de conditions de vie relativement supportables, d'autres se sont trouvés parqués dans des camps et traités comme des esclaves. Ils ont été les témoins, et les victimes des bombardements alliés. 60 000 requis ne sont jamais revenus d'Allemagne. Ils méritent largement le qualificatif de "déportés du travail".
Voir La Main-d'oeuvre française exploitée par le IIIe Reich, colloque international, 13-15 décembre 2001, Mémorial de la Paix, Caen.

L'attaque des usines Messerschmitt, à Ratisbone, le 17 août 1943 : le récit d'Edmond , de Perpignan.
[il s'agit de la mission 84 de la 8th Air Force, sur deux cibles simultanées : première attaque des usines de Schweinfurt, et bombardement des usines Messerchmitt à Ratisbone]

Ce même jour 17 août 1943 après 12 heures ce sont aussi les usines Messerschmitt de Regensburg (Ratisbone) qui ont été attaquées, et sérieusement atteintes : très gros dégâts aux ateliers et aussi de très nombreux morts et blessés. Je me suis retrouvé, avec de très nombreux Français requis du STO sous le déluge des bombes, bombes explosives de tout calibre, et incendiaires.

Petit retour en arrière sur cette première quinzaine d’août. Le temps était splendide sur la Bavière et la vallée du Danube. Le Danube devient bien navigable à partir de Ratisbonne (c'est là que l'on trouve des ateliers de réparation de pour les péniches). Le ciel bleu nous rappelait notre lointain Roussillon et il faisait très chaud. Les alertes de succédaient (FLIEGER ALARM) et le ciel en haute altitude était barré d’immenses traînées blanches. Plus tard, c’étaient des bandelettes de papier avec une face réfléchissante qui arrivaient par milliers dans la campagne autour de l’usine. On a su (comment et par qui ?) que c’étaient des leurres pour tromper la DCA (La Flak) . Dès que l’alerte sonnait, tout le monde, allemands et étrangers, filait dans la campagne et les collines. Pour nous c’était l’occasion de revenir aux ateliers le plus tard possible malgré les invectives des contremaîtres qui hurlaient : Concentration lager ! . A cette époque nous ignorions l'horreur de ces camps et nous mesurions mal la portée de ces menaces. Donc, le 17 août 43, nouvelle alerte à 12 heures. Nous avons évacué les cantines où, croyez-moi, on nous servait un très maigre repas et nous sommes partis. L’habitude est dangereuse, et nous ne nous dépêchions pas de quitter le périmètre Messerschmitt. Mais très loin et très haut en altitude, (je situe l’axe NO) des centaines de points brillants se présentaient. Cette fois, c’était pour nous. Un motard allemand (vous savez, ces soldats de l’invasion de la France en 1940, bottés, casqués, revêtus d’un immense imperméable) nous hurlait de rejoindre les abris, et c’est le souffle des bombes qui nous a rejetés dans les couloirs de l’abri. Je pense souvent à ce militaire que je remercie encore maintenant, après tant de décennies.

Plusieurs vagues ont atteint l’ensemble des bâtiments. Les volets métalliques qui fermaient les petites ouvertures recevaient éclats et cailloux et ce bruit s’ajoutait aux explosions (souvent trop proches, selon nous). Puis ce fut le silence (on met longtemps à réaliser que l’attaque est finie). Sortie précautionneuse et c’est la découverte d’un champ de ruines avec toujours de la poussière et de la fumée. C’est aussi les premiers morts et hélas parmi ceux-ci des Français, dont certains de notre baraque. De très grands ateliers étaient touchés (entre autres celui où nous travaillions si l’on peut dire) : Machines outil, outils de précision, tout était en piteux état. Pieds à coulisse, comparateurs, micromètres ou palmers étaient renversés sur le sol ainsi que les meules qui servaient à polir avec précision diverses pièces de l’avion. Lorsque nous sommes passés par des fosses où étaient entreposés les moteurs, nous étions furieux : tous les moteurs, montés sur des berceaux métalliques, étaient intacts. L’un d’entre nous a jeté un gros caillou et nous nous sommes aperçus qu’ils avaient été « carbonisés » sur place par les bombes incendiaires. Les moteurs arrivaient rodés, et prêts à être montés sur le Me 109.

Les Allemands sont tenaces, et au bout de quelques mois, l’usine produisait à nouveau des Me 109 (peut-être en moins grand nombre ?). C’était un très bel avion, et performant. A cette époque, nous n’aimions pas les Allemands (surtout ceux qui affichaient ouvertement leurs opinions nazies). Il était difficile de parler en confiance avec la plupart des ouvriers ou cadres de l’usine. En prenant des risques, nous conversions avec quelques uns d’entre eux. Mais dès la présence d’un troisième personnage, plus de discussions. Il fallait mieux parler de la pluie et du beau temps. C’est probablement par un de nos « confrères » ouvriers que nous avons appris que l’attaque était l’oeuvre de l’armée de l’air américaine. On nous a même expliqué que cette 8e Air Force était partie du Royaume-Uni, avait bombardé Schweinfurt, Regensburg, et était allé atterrir en Cyrénaïque. Nous avions eu beaucoup d’admiration pour ce trajet mythique..

Je peux vous narrer une petite, mais triste anecdote. Le 17 août 1943, des bombes perdues ont atteint la ville, faisant quelques morts. Avec 3 autres camarades, eux aussi de Perpignan, nous sommes allés déblayer une belle villa. Pas trop abîmée, tout de même. La bonne, la servante habituelle de cette famille, déjà d’un certain âge, était aimable avec nous. Elle nous donnait des tomates cultivées dans le jardinet. Seulement, il y avait eu des morts à la suite de l’impact d’une bombe – et pourtant, ce ne devait pas être une très grosse bombe - . Je ne sais plus si c’était la femme ou les 2 enfants de la maison qui étaient morts (ou peut-être les trois). Cette brave femme nous avait avertis que le père de famille, officier sur le front soviétique, allait venir. Nous avons aussitôt pensé comme elle, qu’il valait mieux s’éclipser. Nous n’en avons pas eu le temps, car il est arrivé à l’improviste, descendant d’une voiture de l’armée. Je puis vous dire en toute franchise que nous nous sommes rangés tous les trois en une sorte de garde à vous et que cet homme, malgré son chagrin et sa couleur, a porté la main à sa casquette. Nous sommes partis rapidement. J’avais eu le temps de voir qu’il portait plusieurs rubans de décorations ( comme vous savez, sur le devant de la vareuse). N ’ayant jamais rien connu aux grades de l’armée allemande, je ne sais pas quel était le sien. Moi je pense, et même je suis sûr, que le moral de cet officier a dû en prendre un coup.

Ce jour là le 17 août 1943, nous n’avons pas vu d’avion abattu, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu. Bien plus tard, nous avons vu des équipages faits prisonniers. Chose inouie, ils étaient décontractés- ils paraissaient insouciants. Ils étaient gardés par des territoriaux (le Wolksturm), qui étaient pour la plupart des gens déjà âgés. Et lorsque leur faisions en cachette le V de la victoire, ils nous répondaient. Si les gardes avaient été des SS nous nous serions abstenus, soyez-en sûrs.

Comme l’usine avait tout de même subi pas mal de dégats, certains d’entre nous avaient été déplacés dans la campagne. Les derniers mois, la population du dernier village nous aimait bien (avec des exceptions bien sûr). Au début, les habitants se moquaient de nous lorsque, l’alerte ayant sonné, nous filions au triple galop dans les montagnes boisées. Mais il a suffi d’une seule attaque par des « doubles fuselages » (Lightning peut être ? ) pour que tous ces baves gens nous dépassent à la course, entraînant leur brave petite charrette à 4 roues. Souvent, les avions attaquaient à la mitrailleuse les voies ferrées de Huf-Weiden-Regensburg. Que c’est triste une immense locomotibe de DR Bahn qui exhale sa dernière vapeur. Le plus impressionnant c’était (je crois ne pas être dans l’erreur) lorsqu’ils larguaient un réservoir auxiliaire qui explosait et s’enflammait en touchant le sol. Nous les observions couchés sur le dos, en lisière de la forêt. Ces avions volaient si bas que l’on voyait l’huile sous les ailes ou les deux fuselages.

Autres bombardements

Au sujet des attaques dites de représailles de la RAF, la grande majorité avait eu connaissance, même avant de partir, des destructions et des morts que les bombardements de la Luftwaffe avaient faits en Angletrerre, sur Londres par exemple. En dehors du fait que nous étions dessous, combien de fois lorsque l’alerte sonnait, avons-nous souhaité l’attaque de l’usine...sans pour autant souhaiter la mort de milliers de civils. Les Allemands même en dehors des SS n’ont jamais fait la guerre en dentelle. Nuremberg, Munich, Ratisbonne, Leipzig pour les ville que j’ai plus ou moins connues, ont souvent subi des raids stratégiques visant exclusivement les usines d'armement. A Ratisbonne, ce sont surtout des bombres égarées qui ont touché la ville.

Pour Nuremberg, j’aime autant raconter une histoire presque drôle ou amusante, sauf pour la personne en question. Pour gérer les restrictions Vichy avait créé le Ravitaillement général, l’organisation chargée des cartes d’alimentation tickets, et surtout des contrôle en tous genres chez les agriculteurs les commerçants etc. Ma future femme travaillait dans un tel service. C’est elle qui m’a raconté l’aventure d’un des employés, homme du bureau, chaud partisan du Maréchal et des Allemands. Il niait que les Anglais (entre autres) bombardaient efficacement le Reich. Requis par le STO ses relations gouvernementales ne l’ont pas empêché de partir , comme la plupart d’entre nous. Quelques employés facétieux lui ont demandé non pas d’écrire en toutes lettres – la censure des deux pays veillait – mais d’indiquer discrètement dans sa correspondance s’il y avait effectivement des bombardements en faisant un rond sur les i au lieu d’un point. Les évènements et les Alliés ne lui ont pas laissé le temps d’écrire ses impressions. Dès l’arrivée de son convoi en gare de Nuremberg, la ville et la gare étaient attaquées. Il était heureusement indemne, mais sa valise et et son maîgre avaient été détruits dans l’incendie. Ses collèques ont bien ri, sachant surtout qu’il était sauf. Comme nous il est revenu après août 1945, ayant changé d’avis sur le régime de Vichy et celui des Nazis.

© Edmond Illes, 2006

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