Le cochon à roulettes

 

J'avoue avoir toujours été attiré par l'Austin A70 Hereford et je me suis longtemps demandé pourquoi . J'ai trouvé la réponse un jour dans une revue automobile anglaise, l'A70 y étant qualifiée de "slightly porky-looking", et c'est bien en effet ce à quoi ressemble l'Austin Hereford, une sorte de cochon à roulettes. La calandre retroussée, à la façon d'un groin, les formes arrondies y sont pour quelque chose, et les proportions encore plus : courtaude (4,25 m), plus large que la plupart des modèles contemporains (1,77 m) et assez haute (1.66 m), tout contribue à donner à la Hereford la silhouette d'un Hereford Swine (curieusement, c'est une race américaine).


La photo, reproduite de Practical Classics, met en évidence la filiation porcine de l'A70 Herford

L'A70 Hereford vint en 1950 remplacer l'A-70 Hampshire, qui n'avait vécu que 2 ans, de 1948 à 1950 et succédait à l'Austin 16. La carrosserie avait été modernisée et l'empattement augmenté, mais elle reprenait la même mécanique, avec cependant, amélioration capitale, un freinage tout hydraulique. C'était une automobile assez lourde (1280 Kg), d'apparence robuste, et assez spacieuse pour quatre voire cinq adultes et six occasionnellement grâce au levier de vitesse au volant qui permettait d'asseoir trois personnes à l'avant.

Le moteur était un 4 cylindres de 2199 cc à soupapes en tête et course longue, qui délivrait une puissance proche de 70 cv (d'où l'appellation commerciale), en fait 67 cv, et un couple de 16 kg/m, qui, obtenu au régime de 1700 tours/mn, procurait une grande souplesse, au point qu'on pouvait oublier qu'il n'y avait que 4 cylindres. Il avait été inauguré en 1945 sur l'Austin 16 et donnait toute satisfaction. C'est l'importance du couple à bas régime qui évitait d'avoir recours à de trop nombreux changements de vitesse. On notera qu'au fil des années, la puissance au litre des moteurs à essence va augmenter considérablement, mais que le couple ne sera guère amélioré avant les années 80-90. Pour donner un exemple que j'ai bien connu, la Ford Granada 2300 V6 de 1980 n'offrait que 18 Kg/m. Les performances de l'A70 étaient suffisantes, avec une vitesse de pointe qui atteignaient 130 km/h (peut-être par vent arrière, et en légère déclivité...). En fait, la voiture était faite pour pouvoir rouler des heures sans effort à 100 Km/h, ce qui n'était déjà pas si mal en 1950

L'aménagement était soigné, sans être luxueux : d'excellents sièges, avec des coussins en Dunlopillo, recouverts entièrement de vrai cuir, et de la vraie moquette de laine. Aujourd'hui, même dans certaines marques "de prestige", les garnitures "entièrement en cuir" et la moquette de laine ne sont disponibles que sur option. La finition standard se contente de "demi-cuir", c'est à dire uniquement les assises des sièges, et de moquettes en synthétique. Les passagers bénéficiaient même d'un accoudoir formant vide-poche.

Confortable, mais pas véritablement luxueuse, très britannique, l'Austin Hereford satisfaisait les besoins d'une clientèle aisée désirant rouler un peu en-dessous de ses moyens. Bien que constituant le sommet de la gamme des Counties Austins (les Austin qui portaient le nom d'un comté, Dorset, Devon, Hampshire, Somerset, Hereford), elle n'était pas très chère : £911 toutes taxes comprises en 1951.

A ma connaissance, elle ne fut jamais importée en France, alors même que l'industrie française n'avait rien à proposer d'équivalent : dans l'immédiate après-guerre, le plan encadrait sévèrement la sortie de tout nouveau modèle, donnant la priorité aux utilitaires et aux petites voitures économiques : 2 cv Citroën, 4 cv Renault, Juvaquatre, Dyna Panhard, Simca 1200. En dehors de la production confidentielle de marques qui comme Delahaye ou Hotchkiss, affichaient des prix de vente hors de la portée de l'immense majorité de la clientèle, la France ne disposait en 1950 que d'une seule routière visant le même public que la A70, les Traction avant 11 et 15 cv. Au Royaume-Uni, l'A70 fait songer à la Daimler Conquest : le moteur de la Daimler a une capacité supérieure de 200 cc et développe quelques chevaux de plus. Les carrosseries sont de dimensions comparables, mais la Daimler est plus lourde d'une centaine de kilos. Les performances sont identiques. Mais la Daimler est une Daimler, ce qui signifie qualité de fabrication supérieure, production limitée, et prix beaucoup plus élevé. Le 2.4 litres de la Daimler est un 6 cylindres, ce qui rajoute à son prestige.

Si la mécanique de la Herford est robuste (mais comme tout modèle de cette époque, il faut la soigner, ne pas oublier tous les points de graissage, et ne pas attendre pour faire les vidanges avec une bonne huile 20W-50), la carrosserie est très exposée à la corrosion : on ne protégeait guère les tôles en fabrication, et la conception ménage des trappes à rouille à profusion. En dépit des 50 421 voitures produites entre 1950 et 1954, il reste peu d'exemplaires en bon état, et rares sont les amateurs prêts à dépenser des fortunes pour restaurer une Hereford.

Rouler en Hereford en France est un bon moyen de se distinguer du commun sans risquer d'exciter la convoitise comme avec une voiture de sport ou l'hostilité comme avec une voiture de luxe. Mais même en Angleterre, il n'est pas facile d'en trouver. Quant aux pièces détachées, ce peut être difficile, mais le Austin Counties Car Club offre de nombreuses ressources. La cote d'une Hereford est assez basse : £ 6000 à 8000 pour les meilleurs exemplaires, une voiture décente se vendant autour de £ 4000.

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